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Marguerite Yourcenar

33 citations et aphorismes

Je me suis toujours beaucoup méfiée de l’actualité, en littérature, en art, dans la vie. Du moins, de ce que l’on considère comme l’actualité, et qui n’est souvent que la couche la plus superficielle des choses.

Quand on parle de l’amour du passé, il faut faire attention, c’est de l’amour de la vie qu’il s’agit ; la vie est beaucoup plus au passé qu’au présent. Le présent est un moment toujours court et cela même lorsque sa plénitude le fait paraître éternel.

Quand on aime la vie, on aime le passé parce que c’est le présent tel qu’il a survécu dans la mémoire humaine. Ce qui ne veut pas dire que le passé est un âge d’or : tout comme le présent, il est à la fois atroce, superbe, ou brutal, ou seulement quelconque.

Tout ce qui est provoqué et voulu est en partie faux.

Je pense souvent à la belle inscription que Plotine avait fait placer sur le seuil de la bibliothèque établie par ses soins en plein Forum de Trajan : Hôpital de l’âme.

J’ai toujours été l’ami des astronomes et le client des astrologues. La science de ces derniers est incertaine, fausse dans le détail, peut-être vraie dans l’ensemble : puisque l’homme, parcelle de l’univers, est régi par les mêmes lois qui président au ciel, il n’est pas absu…

Je m’étonne que la plupart des hommes aient si peur des spectres, eux qui acceptent si facilement de parler aux morts dans leurs songes.

Et puis la mer aère, tout de même. On a le sentiment d’être sur une frontière entre l’univers et le monde humain.

Le véritable lieu de naissance est celui où l’on a porté pour la première fois un coup d’œil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été des livres.

Mais l’esprit humain répugne à s’accepter des mains du hasard, à n’être que le produit passager de chances auxquelles aucun dieu ne préside, surtout pas lui-même. Une partie de chaque vie, et même de chaque vie fort peu digne de regard, se passe à rechercher les raisons d’être…

Rien à craindre. J’ai touché le fond. Je ne puis tomber plus bas que ton cœur

Personne ne sait encore si tout ne vit que pour mourir ou ne meurt que pour revivre.

Henri-Maximilien Ligre : je ne traverserai pas les siècles relié en veau. Mais quand je vois combien peu de gens lisent L’Iliade d’Homère, je prends plus gaiement mon parti d’être peu lu.

L’Amour, dur forgeron, m’a jeté sur l’enclume Il a trempé mon cœur dans des torrents glacés…

Zénon : Je sais que je ne sais pas ce que je ne sais pas j’envie ceux qui sauront d’avantage, mais je sais qu’ils auront tout comme moi à mesurer, peser, déduire et se méfier des déductions produites, faire dans le faux la part du vrai et tenir compte dans le vrai de l’éternel…

Tout bonheur est un chef-d’œuvre : la moindre erreur le fausse, la moindre hésitation l’altère, la moindre lourdeur le dépare, la moindre sottise l’abêtit.

Il est étrange que pour nos chrétiens les prétendus désordres de la chair constituent le mal par excellence. Personne ne punit avec rage et dégoût la brutalité, la sauvagerie, la barbarie, l’injustice.

Je ne savais pas que la douleur contient d’étranges labyrinthes, où je n’avais pas fini de marcher.

Le passé, pour peu qu’on y songe, est chose infiniment plus stable que le présent, aussi paraissait-il d’une conséquence plus grande.

Mais la mort changeait peu de choses à cette intimité qui depuis des années se passait de présence l’impératrice restait ce qu’elle avait toujours été pour moi : un esprit, une pensée à laquelle s’était mariée la mienne.

Un cœur, c’est peut-être malpropre. C’est de l’ordre de la table d’anatomie et de l’étal de boucher. Je préfère ton corps.

À vingt ans, il s’était cru libéré des routines ou des préjugés qui paralysent nos actes et mettent à l’entendement des œillères, mais sa vie s’était passée ensuite à acquérir sou par sou cette liberté dont il avait cru d’emblée posséder la somme.

Vaut-il la peine de s’évertuer durant vingt ans pour arriver au doute, qui pousse de lui-même dans toutes les têtes bien faites ?

Sébastien Théus avait su par son infirmier quelque chose des débauches dans l’étude, sans avoir accompli son devoir, qui était de dénoncer.

Où me sauver ? Tu emplis le monde. Je ne puis te fuir qu’en toi.

Le désordre s’intégrait à l’ordre le changement faisait partie d’un plan que l’astronome était capable d’appréhender d’avance l’esprit humain révélait ici sa participation à l’univers par l’établissement d’exacts théorèmes comme à Éleusis par des cris rituels et des danses.

En ce qui me concerne, j’étais à peu près à vingt ans ce que je suis aujourd’hui, mais je l’étais sans consistance. Tout en moi n’était pas mauvais, mais tout pouvait l’être : le bon ou le meilleur étayait le pire.

Il est plus difficile de ne céder qu’une fois que de ne céder jamais.

Je vois une objection à tout effort pour améliorer la condition humaine : c’est que les hommes en sont peut-être indignes.

[Zénon, nu sur la plage, se décide finalement à ne pas tenter la traversée vers l’Angleterre] Il remit sans plaisir sa carapace humaine. Un reste de pain d’hier et sa gourde à demi pleine de l’eau d’une citerne lui rappelèrent que sa route jusqu’au bout serait parmi les hommes…